Mise en question du psychanalyste
Martin Pigeon

Ce titre a valeur d’interprétation : interroger l’espace du transfert et la fonction que le sujet supposé savoir y occupe – ce qui sera l’objet du séminaire – revient à mettre en question le psychanalyste, sa position et sa réponse.

Partons de ces deux constats : le transfert est inhérent au dispositif de la cure analytique (voire même à l’acte de parole) ; l’analyste y est inclus, il ne peut pas s’y défiler, peu importe les notions qu’il peut inventer pour s’en protéger. Le transfert n’est donc pas qu’une question relevant de la technique analytique, il met en cause la dimension éthique de la psychanalyse. La conception qu’a l’analyste du transfert – qu’elle soit articulée ou non par celui-ci – oriente inévitablement sa pratique.

Malgré son unanimité chez les psychanalystes, nous retrouvons de multiple conceptions du transfert qui peuvent même se contredire ! Y a-t-il autant de conceptions du transfert qu’il y a de psychanalystes ? La manière de définir le transfert est-elle une affaire de style auquel chaque analyste est convié à construire ? Non. Le maniement du transfert répond peut-être au style de l’analyste, mais le transfert proprement dit est un fait de structure. Et l’analyste a avantage à ne pas méconnaître la structure du transfert dans laquelle il est partie prenante.

Nous travaillerons donc, durant l’année, à questionner les différents ressorts du transfert tel qu’ils se présentent dans l’expérience analytique :
- La place de l’acte dans le transfert (l’acting out, « la mise en acte de la réalité sexuelle », l’acte analytique…).
- L’abord du transfert par le biais des trois dimensions de la clinique analytique (cf. notre séminaire de l’an dernier) : la vérité, le savoir et la jouissance.
- La mise en question du lieu de l’Autre.
- L’articulation entre le transfert et la réalité : doit-on considérer le transfert comme une distorsion de la réalité (« erreur sur la personne de l’analyste ») ou, au contraire, comme la mise en acte de la réalité ?
- …

Début : 1er novembre 2001
Coût : 15$ la séance
Lieu : École Lacanienne de Montréal, 4657, rue Berri Montréal
Responsable : Martin Pigeon, 990-2302 ou mpigeon@aei.ca
Les séminaires se tiendront un jeudi soir par mois, à 20 hre.

 

Séance du : 1er novembre 2001  |  13 décembre 2001  |  10 janvier 2002  |  7 février 2002
7 mars 2002  |  4 avril 2002  |  16 mai 2002  |  13 juin 2002

 

Séance du 1er novembre 2001

La psychanalyse comme pratique de la structure – tel est le champ de travail que j’interroge depuis maintenant six ans. Cette orientation spécifie ce dont il est question dans une cure psychanalytique et rappelle le double écueil qui guette toujours le praticien : psychologisation et technicalisation de la cure analytique.

Nous en étions rendus à la question du transfert. Avant d’aborder de front cette question, je rappelle les principaux traits qui nous y ont conduit.

L’an dernier, j’ai fait ressortir ce que je considérais être les principes sur lesquels se fonde la spécificité de la clinique psychanalytique.

Tout d’abord, la réalité est le champ de la clinique analytique. La réalité est le champ où, de la rencontre du manque, se déploie la subjectivité – il s’agit ici de la réponse du sujet, ou pour être plus juste, le sujet constitue la réponse à cette rencontre du manque. L’inconscient, en quelque sorte, c’est le nom de ce rapport que le sujet entretient avec ce manque. Nous avons déjà ici une question qui se dessine : comment s’articulent le manque et le transfert ?

D’autre part, j’ai proposé de concevoir la clinique analytique par le nouage de trois dimensions : la vérité, le savoir et la jouissance. Dimensions repérables à différents temps d’une cure : 1) Qu’est-ce qui conduit quelqu’un vers l’analyse sinon l’embarras que lui pose son rapport à la jouissance (son impuissance devant la division que produit cette question) ; 2) Une fois l’analyse entamée, la vérité de cette division va inévitablement être rencontrée par le déploiement de la parole qu’impose le dispositif de la cure – du moins, si l’analyste n’y fait pas trop obstacle ; 3) De cette rencontre, quand l’analysant ne met pas fin prématurément à la cure, un savoir y faire avec cette vérité se construit.

Le nouage de ces trois dimensions spécifie la clinique analytique : articuler (savoir) la jouissance en défaut que révèle (vérité) l’expérience de la limite de la parole. Sans ce nouage, la pratique est ravalée au rang de psychanalyse sauvage, c’est-à-dire, de psychothérapie.

Comment s’opère ce nouage ? Par la lecture.

Mais qu’entendre par lecture ? Est-ce que raconter son histoire – se faire représenter par un signifiant auprès d’un autre signifiant, c’est-à-dire la fiction qui se trame de la libre association – est un exercice de lecture ? C’est sans doute nécessaire mais ce n’est pas suffisant. La lecture des traces de ce qui constitue l’histoire d’un sujet n’a de résonance subjective qu’à partir du moment où est interrogé le lieu d’adresse de l’histoire racontée, où est interrogé le rapport qu’entretient le sujet vis-à-vis de ce lieu.

C’est en ce sens que la lecture lit (et lie) jouissance, vérité et savoir, et c’est ici que la question du transfert prend place.

Deux conditions sont nécessaires à la mise en place d’un dispositif de lecture analytique :

La prise en compte de la structure du signifiant ;

La prise en compte de l’espace du transfert, incluant la place de l’Autre et la fonction du sujet supposé savoir.

La clinique analytique ne relève donc pas d’une historicisation d’un sujet mais de l’affrontement de son histoire à sa structure. Le transfert est le nom de l’espace de cet affrontement.

Problématisation du transfert

Je voudrais maintenant souligner certains points sur lesquels nous aurons à revenir et à travailler durant l’année.

Quelles sont les questions qui se posent à l’analyste concernant le transfert ? Je me limiterai, pour l’instant, à trois questions générales qui sont d’ailleurs celles que rencontre Freud au fil de sa pratique.

Premièrement, le repérage des phénomènes transférentiels. Freud est rapidement témoin de la présence de certains phénomènes qui invariablement reviennent à l’intérieur des cures qu’il mène : résistance, amour…, soit les effets du transfert. Il faudra ici se demander en quoi une manifestation donnée relève du transfert. Prenons un exemple commun : un analysant parvient à surmonter un long silence en disant à son analyste qu’il a toujours l’impression de le « déranger » lorsqu’il vient à ses séances, puis qui, quelques instants plus tard, enchaîne sur son sentiment d’être de trop face à son père, de « toujours le déranger ». S’agit-il ici d’une manifestation transférentielle ? L’idée généralement admise sur le transfert est qu’il y a « répétition » mise en acte avec la « personne de l’analyste » d’un conflit se rapportant à une autre personne (figure parentale) ; ou encore, projection d’une image parentale sur l’analyste. Il y a bien quelque chose de cet ordre dans notre petit exemple. Mais l’analyste se limite-t-il à soutenir l’écran sur lequel l’analysant projette le cinéma de ses relations conflictuelles ? Et qu’est-ce qui se répète au juste à l’intérieur du transfert ? Un conflit, une action, un signifiant… ?

Deuxièmement, quelle place et quelle fonction ce transfert occupe-t-il dans le procès de la cure ? Après avoir repéré ses effets, Freud s’attarde à définir le transfert proprement dit, sa structure.

Troisièmement, que répond l’analyste, comment peut-il se servir du transfert afin de mener la cure à bon port ? Il est question ici du maniement du transfert.

Ces trois questions générales se croisent bien évidemment : il n’y a pas moyen de problématiser les effets du transfert (amour, haine, ignorance, résistance, acting out…) sans définir la structure du transfert. Et pas moyen de cerner cette structure sans le recours à d’autres concepts : l’objet (de la pulsion, du fantasme), l’identification, la répétition… Finalement, pas moyen d’interroger le maniement du transfert sans définir la visée de la cure.

* *

Le transfert est-il propre au contexte de la cure analytique ? Y a-t-il transfert que s’il est pris en compte ?

Esquisser une réponse à cette question implique de définir minimalement ce qu’est le transfert. Disons qu'il y a transfert là où il y a de la parole adressée. Autrement dit, le transfert (au sens large) c’est la nécessité pour l’être parlant d’en passer par l’Autre pour s’inscrire dans le lien social. En ce sens, le transfert ne se limite aucunement au contexte de la cure. Nous pouvons même réduire la définition et dire que le sujet procède du transfert. Ainsi, en prenant appui sur la formule lacanienne du sujet (ce n’est pas la seule) – « le sujet c’est ce que représente un signifiant auprès d’un autre signifiant » –, nous pouvons dire que le sujet est le produit d’un transfert de signifiants. Dans notre exemple cité plus haut, le transfert d’un même signifiant (mais qui est également différent), le signifiant « déranger », produit un effet de sujet du fait qu’il ait été ponctué par l’analyste. Autrement dit, la ponctuation (du transfert ?) vient clôturer le champ d’une question travaillant l’analysant. Topologiquement parlant, le parcours de cette répétition signifiante ponctuée relève d’un huit-intérieur, soit le bord d’une surface moebienne.

Une remarque s’impose ici. Il n’est pas nécessaire qu’il y ait référence à la personne de l’analyste pour qu’il y ait transfert de signifiants – d’où la difficulté du repérage du transfert. Toutefois, l’Autre est toujours interpellé dans ce transfert de signifiants. La question se précise donc : comment l’analyste se positionne-t-il face à ce lieu de l’Autre ?

* *

Il nous faudra aussi, afin de cerner convenablement la question du transfert, aborder la place de l’acte dans le transfert, voire interroger les différents registres de l’acte dans le transfert. Le transfert met-il « quelque chose » en acte ? Le transfert répond-il à un acte ? La résolution du transfert nécessite-elle un acte ?

En guise de proposition de travail, je souligne le quadrangle que Lacan construit dans son séminaire La logique du fantasme (séances de janvier et février 1967) où nous retrouvons plusieurs éléments pouvant relancer notre question.

répétition

vérité

acting out

sublimation

sublimation

Passage à l’acte

aliénation

transfert

Une première lecture de ce schéma nous offre certaines indications. Devant la répétition signifiante produisant le sujet, différents « choix » se présentent au sujet : le passage à l’acte comme sortie (temporaire) de l’aliénation (se servir des signifiants de l’Autre) ; l’acting out comme sortie au mal-entendu de la vérité de la répétition ; la sublimation comme sortie au transfert ?

* *

Si la vérité, le savoir et la jouissance forment les trois dimensions de la clinique analytique, le pas est vite franchi de poser également ces trois dimensions au transfert ; trois dimensions par lesquelles le manque – constitutif de la réalité – se fait entendre et se fait lisible. Ainsi, côté analysant, celui-ci est poussé à prendre position devant ce manque (cf. acte, création de signification) suite à la lecture de ses traces (cf. ruissellement) ; côté analyste, celui-ci oriente la lecture autour de l’impossible (cf. réel) de ces trois dimensions – ce dernier ne pouvant pas ne pas se répercuter dans le transfert.

Quelques mots sur ces trois dimensions en rapport avec le transfert :

Le savoir est avant tout une articulation signifiante engageant le sujet. Le dispositif analytique reposant sur la règle dite fondamentale (tout dire), tire son efficacité par le savoir qu’elle met en place, plus particulièrement lorsque ce savoir est mis en échec pour l’analysant. Ce qui peut simplement se traduire ainsi : « je ne sais plus ce que je dis ». Que se passe-t-il alors ? Si je ne sais plus ce que je dis, l’Autre sait. L’incomplétude du savoir que produit l’articulation signifiante instaure un procès de supposition de savoir qui, dans le contexte de la cure, met en question l’analyste. Ce dernier sachant bien (c’est le minimum à attendre de lui) que cet Autre du savoir auquel il prête corps, est une fiction qui sera à destituer.

La vérité est fondamentalement ce qui est rencontrée dans l’expérience de la limite interne de la parole. Celle-ci fait plus particulièrement irruption lorsque le lieu d’adresse de la parole du sujet est mis en question, lorsque l’analysant s’affronte à l’écart entre le lieu de l’Autre (lieu d’adresse) et l’autre qui occupe ce lieu (par exemple, ce que l’on appelle souvent la « personne de l’analyste »). Le transfert, comme espace où est rencontrée la vérité de cet écart, fait résonner la vérité de la division du sujet.

Là où il y a division (donc perte), il y a supposition de jouissance. Que l’on pense, en premier lieu, à la jouissance qui se trouve disjoint du corps de l’enfant par l’action des signifiants de la demande de l’Autre. Dans le dispositif analytique, inévitablement, le texte de l’analysant se réduit et gravite autour de ce sur quoi résiste la parole, de ce sur quoi le savoir est mis en échec : un reste – reste qui n’est pas sans lien avec l’objet du fantasme. Dans le transfert, l’analyste vient supporter, donner corps (cf. « semblant ») à ce reste.

C’est ici que nous retrouvons l’amour (cf. notre commentaire de l’an dernier à propos de l’aphorisme de Lacan : « seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir »). L’amour, l’amour de transfert, traite ce reste par le savoir qu’invente le sujet. Le transfert devient cet espace de traitement de ce reste. Une question cruciale se pose toutefois : qu’advient-il de cet amour de transfert ? Alimente-t-il la résistance (en posant une réciprocité entre le sujet et l’Autre et une homogénéité entre l’Autre et l’autre) ? Favorise-t-il le travail de subjectivation (dévoilement de l’hétérogénéité entre le sujet et l’Autre, entre jouissance et désir) ? Nous retrouverons plus loin ces questions qui mettent directement en question l’analyste.

« Mise en question du psychanalyste ». Pourquoi ce titre pour un séminaire portant sur le transfert ?

Que l’analysant soit responsable de son analyse ne veut pas dire que l’analyste n’ait pas de responsabilité sur celle-ci. Interroger le transfert revient à questionner cette responsabilité.

Toute relation « thérapeutique » (au sens très large, c’est-à-dire qui se fonde sur la parole) implique une certaine manipulation du transfert. Le « psy » n’a pas le choix de se positionner, qu’il le sache ou non, devant cette nécessité pour son « patient » d’en passer par l’Autre pour dire. La définition de la visée de cette manipulation fonde la spécificité de ces différentes pratiques « psy ».

Si le travail de lecture de l’inconscient est infini, la cure analytique, elle, se finit parce qu’il y a une sortie au transfert. Si le dispositif de la cure instaure le transfert, le met en relief, la cure vise la sortie du transfert. Si elle induit une aliénation, c’est pour qu’il y ait ensuite séparation. Comment un analyste pourrait-il se forger un style s’il n’est pas sorti du transfert avec son propre analyste ?

Le problème de la fin de l’analyse, mais aussi de tout son déroulement depuis les entretiens préliminaires, met en question l’analyste. Il met en question son rapport à sa psychanalyse, son rapport à la psychanalyse, son rapport à son analysant. L’analyste est mis en question quant à la position auxquels le dispositif de la cure et le discours analytique le placent : comme semblant de l’objet a ; comme lieu d’adresse (Autre) ; comme alter ego ; comme sujet supposé savoir…

Voilà donc plusieurs questions qui nous occuperont durant l’année.

 

Séance du 13 décembre 2001

Nous ne pouvons pas, dans ce séminaire sur le transfert, ne pas retourner à Freud. Il ne s’agit pas de résumer ses différentes positions sur le transfert, mais de nous servir des questions qu’il rencontre pour relancer les nôtres. Trois questions, principalement, se posent :

- Comment Freud rencontre-t-il le transfert ?

- De quelle manière le définit-il ?

- Comment intègre-t-il le transfert à l’intérieur du dispositif de la cure ?

C’est avec le névrosé que Freud rencontre et questionne le transfert. Outre l’étiologie sexuelle de la névrose, Freud pose que le symptôme névrotique est l’effet d’une rencontre traumatique avec l’amour (cf. l’Œdipe ; à ce sujet, il faut relire les cas de Dora et de l’homme aux rats).

« Les névrosés souffrent d’une privation, la réalité leur refusant la satisfaction de leurs désirs sexuels [l’objet d’amour oedipien se refuse à satisfaire le désir sexuel]. La seule manière adéquate de comprendre les symptômes consiste à les considérer comme une satisfaction substitutive, destinée à remplacer celle qu’on se voit refuser dans la vie normale. » (Introduction à la psychanalyse)

Comme l’analyste se refuse à satisfaire le désir sexuel de son patient, il est normal de voir apparaître les éléments oedipiens de la vie du patient ! L’analyse traiterait-elle le symptôme, soit ce que produit l’amour oedipien, par l’amour de transfert ? Le transfert se réduit-il à l’oedipianisation du rapport à l’autre ?

Toutefois, c’est en premier lieu par ce que Freud appelle la résistance qu’il repère le transfert – nous reviendrons sur cette question un peu plus loin.

Pour bien cerner la structure du transfert telle que la découvre Freud, partons du dispositif qu’il invente et par lequel le transfert se manifeste. L’efficacité de la cure analytique tient au principe de base du dispositif freudien : la règle fondamentale de l’association libre. Tirant conséquences de la mise en échec de l’hypnose et de la méthode cathartique, Freud est conduit à reconnaître :

- Qu’un savoir se loge chez le patient même si c’est à son insu (cf. hypnose) ;

- Que le dévoilement de ce savoir passe par la parole (donc, un dispositif orienté par la parole du patient) ;

- Que la suggestion établit un climat favorable au déploiement de la parole, mais qu’elle fait aussi obstacle au dévoilement du savoir (du « trauma ») ;

- Que la parole, lorsqu’elle se déploie « librement », est orientée (cf. les « trois sortes de stratifications entourant le noyau pathogène », Études sur l’hystérie, p. 233).

Les conséquences de la mise en place de cette règle font ressortir les principaux concepts fondamentaux de la psychanalyse :

- Ce « tout dire » est adressé : transfert.

- De ce discours qui se déploie, certains éléments se répètent : répétition. (une distinction importante sera à faire entre répétition et reproduction).

- Cette répétition est alimenté par la pulsion.

- Quand la parole se déploie « librement », celle-ci, inévitablement, rencontre une limite, se bute à une impasse, se contredit – rencontre allant de la « résistance » ou sentiment d’impuissance à l’impossible de tout dire. À ce moment de « vérité » se présente de manière plus ou moins manifeste des éléments du fantasme (cf. « noyau pathogène »).

- Autre conséquence : la parole qui se déploie « librement », en dit plus que ce que le parleur cherchait à en dire : inconscient.

Nous pouvons déjà, en prenant appui sur cette règle fondamentale, définir le transfert : une adresse de parole. L’adresse de la parole (c’est un pléonasme : pas de parole sans lieu d’adresse) fonde le transfert. Dit ainsi, le transfert n’est aucunement spécifique à la situation de la cure analytique – j’apporterai tout à l’heure une précision sur ce qui spécifie le transfert en jeu dans la cure.

Trois grands thèmes se dégagent chez Freud sur la question du transfert. Il s’agit de trois points de vue du transfert cernant le rapport du sujet au réel. Le réel – terme lacanien – étant différemment nommé par Freud tout au long de son œuvre : noyau pathogène ; lacune du psychisme ; trauma ; fantasme ; castration ; l’Ichspaltung… Il s’agit toujours d’une réponse du sujet devant un impossible (à dire, à penser, à représenter…).

1) Résistance

2) Sexualité

3) Amour

La résistance ou l’impossible à dire la vérité

Freud découvre – ce dont il rend compte dans Études sur l’hystérie – qu’à « liquider » le souvenir pathogène (trauma) par la mise en parole, le symptôme disparaît. Mais cette « liquidation » ne s’opère pas si aisément, le patient rencontre une résistance face à la verbalisation du souvenir traumatique. La force de la résistance est inversement proportionnelle à la distance où la parole se trouve du noyau pathogène. Freud définit alors la résistance comme la rupture du fil des associations du patient. Il ajoute ensuite que la présence de la personne de l’analyste prête mains fortes à la résistance. L’association libre rencontre un obstacle quand un élément du souvenir traumatique lié à une figure historique est associé à un trait de la personne de l’analyste – il s’agit ici de connexion signifiante. Ainsi, écrit Freud, « le transfert se réalise par une fausse association ». Toutefois, cette « fausse association », cette connexion signifiante, donne accès à la vérité du noyau pathogène.

Que pouvons-nous tirer de ces Études ?

Le texte de l’analysant est orienté par ce que Freud appelle le noyau pathogène, soit le fantasme. Dit autrement, un objet résistant à l’ordre signifiant, oriente néanmoins son déploiement ! Qu’un objet fasse objection à être signifié et traduit en parole fonde la résistance en tant qu’elle constitue une figure de la limite de la parole à tout dire ; c’est, en quelque sorte, le versant structural de la résistance. Mais il y a aussi la résistance comme figure de la passion du Moi : il y a résistance là où il y a méconnaissance de la division que rencontre le sujet. L’amour de transfert vient donc appuyer cette résistance moïque. « À persuader l’autre [analyste] qu’il a ce qui peut nous compléter [en l’aimant], nous nous assurons de pouvoir continuer à méconnaître précisément ce qui nous manque. » (Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, p.121).

Le Moi résiste donc là où le sujet insiste à se faire entendre.

Le concept de résistance demeure présent tout au long de l’œuvre de Freud et il est toujours associé au transfert. Par exemple, dans son texte « Remémoration, répétition, perlaboration », Freud nous dit que lorsque le patient cesse de se remémorer – figure de la résistance – il agit et traduit en actes ce qu’il a refoulé et qui ne parvient pas à être dit. Cette conception génère souvent, il me semble, une confusion entre « répétition » et « reproduction » que Freud alimente lui-même. Nous retrouvons sans cesse chez Freud l’idée qu’un événement du passé, associé à un affect, se reproduit dans le présent dans un rapport de « fausse association » avec la personne de l’analyste. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas juste non plus. Le passé ne revient pas dans le présent, il n’y a que des signifiants qui se répètent, signifiants pouvant cerner un ratage qui se reproduit, un ratage dont l’objet du fantasme se fait l’index. Le transfert n’est pas la scène où se rejoue un traumatisme vécu dans le passé, le transfert est un espace où se répètent les signifiants cherchant à traduire la rencontre du réel (ratage) dont est sujet l’analysant. Cette distinction porte à conséquences quant aux indications orientant le maniement du transfert.

La sexualité ou l’impossible recouvrement entre corps et signifiant (cf. la dimension de la jouissance)

En quoi la sexualité concerne-t-elle le transfert ?

Si par transfert on entend la nécessité d’un lieu d’adresse pour que la parole (et aussi la pensée) se déploie, en quoi le transfert concerne-t-il spécifiquement la cure analytique ? Freud y répond déjà dans ses Études. Le transfert, spécifique à la cure analytique, doit être pris en compte au titre d’une formation de l’inconscient (« névrose de transfert », dira-t-il plus tard, c’est-à-dire procédant du refoulement. Sur quoi, avant tout, porte le refoulement ? Sur un événement traumatique marquant la rencontre du sujet avec le sexuel. Avec l’apport de Lacan, nous pourrons davantage repérer le contexte de cette rencontre, par exemple via la rencontre de la demande de l’Autre : refoulement de l’exigence de la demande d’amour maternelle suscitant l’angoisse chez l’enfant. La rencontre des signifiants de la demande de l’Autre : pose la question du désir de l’Autre (« Que me veut l’Autre ? ») et introduit, en tant que les signifiants de la demande partialisent le corps, le lieu du manque, et donc, la question de la jouissance.

Freud, pour sa part, use d’un concept qui est à cheval entre la question du désir et celle de la jouissance. Il s’agit de « l’expression », de « l’énergie », de la pulsion sexuelle : la libido.

Dans le champ de la névrose, celui sur lequel Freud interroge le transfert, le symptôme est le lieu par excellence d’investissement libidinal. Le symptôme se substitue à l’objet sur lequel le sujet devrait « normalement » diriger sa libido – ce qui fait dire à Freud que le psychotique ne soit pas sensible au transfert, celui-ci retirant sa libido sur le Moi. Dans la cure, par le transfert, la libido investit la personne de l’analyste. L’analyste ou encore la cure, devient, en quelque sorte, le symptôme à interpréter (cf. « névrose de transfert »). L’interprétation de cette « fausse association », soit la « liquidation du transfert », offre les conditions vers un réinvestissement libidinal dirigé ailleurs que sur le symptôme. Manier le transfert, revient pour Freud à défixer la libido.

La lecture que fait Freud du lien entre la libido et le transfert se prête à de nombreuses critiques – notamment sur la question du transfert dans la psychose –, néanmoins il pointe des enjeux cruciaux que les concepts de jouissance et de fantasme permettront de mieux articuler.

L’amour ou l’impossible complétude du symbolique (cf. la dimension du savoir)

Qu’est-ce que l’amour (ou la haine) vient faire dans le fait d’adresser « librement » sa parole à un analyste ? L’analysant abandonne-t-il son symptôme par amour de son analyste (suggestion) ? Qu’advient-il, dans ce cas, lorsque l’analyste est abandonné ?

Il n’est pas rare d’entendre dire que le transfert c’est l’amour. Ce n’est toutefois pas le cas ; l’amour peut être un effet du transfert, mais il ne se réduit pas à l’amour. Freud, sur cette question, donne quelques indications.

- L’amour qui surgit dans le transfert va dans le sens de la résistance.

- L’amour de transfert procède du refoulement.

- Le transfert est un « champ de bataille » dans lequel il faut vaincre. « A la fin du traitement analytique, le transfert lui-même doit être détruit. ». (Introduction à la psychanalyse, p. 430)

- Une analyse doit rétablir la capacité d’aimer (« Observations sur l’amour de transfert », p. 128).

L’analyste « doit se garder d’ignorer le transfert amoureux, de l’effaroucher ou d’en dégoûter la malade, mais également, et avec autant de fermeté, d’y répondre. Il convient de maintenir ce transfert, tout en le traitant comme quelque chose d’irréel, comme situation qu’on traverse forcément au cours du traitement et que l’on doit ramener à ses origines inconscientes… » (« Observations sur l’amour de transfert », p. 124).

Ce passage est riche d’indications : L’analyste ne provoque pas le transfert, ni l’amour que sa position est facilement susceptible d’induire, c’est le dispositif de la cure qui induit le transfert, que l’analyste doit soutenir sans y répondre (autrement dit, l’analyste doit répondre du lieu de l’Autre sans s’y identifier). « Ramener l’amour de transfert à ses origines inconscientes », c’est se servir du transfert comme porte d’entrée à la structure du fantasme du sujet. Ici se pose la question de l’articulation entre l’amour et le fantasme : comment l’interprétation du fantasme modifie-t-il la place et la fonction de l’amour chez l’analysant au terme de son analyse ?

Y aurait-t-il deux types d’amour : l’amour de transfert à liquider et l’amour qui surgit suite à la destruction du transfert ? Il est permis de le penser. Un amour qui procède du refoulement, soit un amour qui est narcissiquement investi par la libido (s’aimer à travers l’autre ; amour qui est orienté par la satisfaction imaginaire du fantasme… Et un amour qui répond à l’incomplétude de l’ordre symbolique, soit un lien à l’autre qui se construit de la mise au savoir que réalise le sujet de la structure de sa position subjective.

 

Séance du 10 janvier 2002

Notre survol de la question du transfert chez Freud a fait ressortir la place centrale du sujet dans la transfert. Le concept de sujet n’est peut-être pas présent chez Freud, mais ce qu’il pointe est sans cesse présent dans ce qu’il articule de son expérience analytique.

L’expérience analytique est centrée autour de la question du sujet en tant qu’elle répercute la rencontre du manque : par la limite de la parole à dire la vérité ; de l’échec du savoir et de l’irreprésentable de la jouissance.

La psychanalyse a uniquement affaire à la subjectivité et celle-ci s’origine de la réponse du sujet au réel du manque.

Deux éléments caractérisent fondamentalement le sujet :

1) Il est divisé ;

2) Il est produit par l’Autre.

1- Il n’y a de sujet que divisé

Parler du sujet comme ce qui désignerait l’entité psychique ou subjective d’un individu est trop souvent un abus de langage. Le sujet est libre. Il ne peut pas être représenté par un signifiant. C’est justement pour cette raison qu’il est divisé ; dès qu’il pourrait être représenté par un signifiant, il n’y est plus, il est renvoyé vers un autre signifiant, et ainsi de suite. Le signifiant – en tant qu’il lui est impossible de s’auto-représenter – divise le sujet. Cette division peut s’aborder en fonction des trois dimensions de la subjectivité (savoir, vérité et jouissance).

Le sujet divisé par l’incomplétude du savoir. Deux concepts analytiques, entre autres, souligne cette division : le refoulement et l’identification.

Le refoulement procède, en premier lieu, de l’impossible réponse de la demande venant de l’Autre (incarné généralement par la mère). Le refoulement traite l’angoisse issue de l’infini de cette demande en lui substituant l’amour. Le refoulement répond ainsi à l’incomplétude du savoir portant sur ce que me veut l’Autre.

L’identification (symbolique) est également issue de l’action signifiante. L’identification lie le sujet au lieu d’adresse de sa parole. Pas moyen de se positionner face à l’Autre sans se servir de ses signifiants. En se faisant représenter par un signifiant pour un autre signifiant auquel il s’identifie, le sujet s’insère dans le lien social, mais du même coup il rencontre l’incomplétude du savoir de son être – la somme de ses identifications ne le représentera jamais totalement.

Le sujet divisé par l’impossible à dire la vérité. Cette division est inhérente à la structure même de la parole. C’est ce dont je parlais la dernière fois en abordant la notion freudienne de « résistance » : le déploiement de la parole à laquelle convie la règle fondamentale de l’association libre conduit nécessairement vers ce lieu de division.

Le sujet divisé par la disjonction entre corps et jouissance. La rencontre des signifiants de la demande de l’Autre (ce dont il est question dans les « stades » oral et anal) donne accès au sentiment d’« avoir » un corps, de l’habiter, mais c’est au prix de sa partialisation – n’est-ce pas ce que les symptômes hystériques de conversion enseignent à Freud. Cette action signifiante sur le corps, qui le partialise du même coup, est la condition de sa libidinalisation. La découpe signifiante du corps introduit le manque, la tension, et la supposition d’un objet pouvant combler ce manque. La jouissance se profile donc toujours à l’horizon de l’action signifiante sur le corps. Pour le dire autrement, la division du sujet le plonge à l’intérieur du champ pulsionnel.

2- le sujet est produit par l’Autre.

Il y a toutefois un préalable nécessaire à la production de la division du sujet : l’Autre.

Pas de sujet sans l’Autre. L’Autre comme lieu d’adresse de l’au-delà de la demande (cf. savoir) ; l’Autre comme lieu d’où la parole concerne la vérité ; l’Autre comme lieu d’où la question de la jouissance se pose.

Dans la vie de tous les jours, il y a sans cesse confusion entre l’autre et l’Autre – nous baignons ainsi perpétuellement dans l’interprétation sauvage. Le dispositif analytique, toutefois, par le maniement du transfert principalement, favorise la séparation entre l’autre et l’Autre, met en question ces deux lieux ainsi que le rapport qu’entretient face eux le sujet. L’espace entre l’autre et l’Autre encadre le champ de mise au travail de la cure (travail de subjectivation).

Lacan n’a de cesse, particulièrement au début de son enseignement, d’interroger les places – et les fonctions occupant ces places – qui encadrent cet espace propre au travail analytique, d’où le support qu’il trouve dans la topologie. Le repérage de la place et de la fonction du sujet (distinction avec le Moi), de l’Autre (distinction avec l’autre) s’avère incontournable si l’on veut aborder sérieusement la question du transfert.

Il peut donc nous être utile de revenir et de questionner les schémas que construit Lacan :

- Stade du miroir : moment préalable à l’introduction dans le lien social où l’objectivation de l’image du corps donne accès au rapport à l’Autre.

- Schéma L : repérage des conditions minimales, suffisantes et nécessaires pour qu’il y ait de la parole adressée – ce que Lacan, durant un temps, a appelé « intersubjectivité », ce que l’on pourrait aussi nommer, si ce terme n’était pas si ravalé, « communication humaine ».

- Schéma R : inscription de la modalité du schéma L à l’intérieur de la structure familiale (complexe d’Oedipe) et qui donne accès à la réalité humaine.

- Graphe du désir : lieux que rencontre le déploiement de la parole.

Nous aborderons ces schémas la prochaine fois, ce qui nous permettra d’interroger les repérages préalables au maniement du transfert.

 

Séance du 7 février 2002

Comment parvient-on à s’orienter dans la vie ? En se positionnant devant l’Autre, soit :

- En se comptant un parmi les autres (stade du miroir) ;

- En s’adressant, par la chicane de l’Autre, une « parole pleine » (schéma L) ;

- En prenant appui sur l’Autre afin de se construire un dispositif de lecture de la réalité (schéma R);

- En se servant des signifiants de l’Autre afin que notre désir se déploie (graphe du désir).

Le transfert est cet espace dans lequel le sujet met en question son orientation.

Du point de vue de la question que nous cernons cette année, quels sont les éléments cruciaux à retenir du stade du miroir ?

Ça passe ou ça casse, dit Lacan en quelque sorte. Les enjeux rencontrés dans cette expérience que met en relief le stade du miroir sont, pour le petit d’homme, déterminants pour son devenir subjectif. L’assomption du stade du miroir offre au sujet son ticket d’entrée dans le lien social.

Je rappelle en quelques mots les principaux moments du stade du miroir. Le petit d’homme, récemment plongé dans le monde humain, soit un monde où ça parle, se trouve dans un état de totale dépendance et d’impuissance motrice. Tant ce monde que son corps lui semblent étrangers. De manière plus ou moins dramatique, il fait face au manque – figure primitive da la division du sujet. Advient alors ce moment où cette image, qu’il voyait depuis déjà quelques temps, l’image de son corps, est reconnue comme étant la sienne. Il s’y identifie et en tombe même amoureux (cf. narcissisme). Soulignons que cette opération n’est possible que par la nomination de l’Autre (le parent, derrière l’enfant qui est face au miroir, le nommant).

Un gain radicalement décisif est fait par le petit d’homme : il parvient maintenant à s’objectiver. En d’autres termes, l’assomption du stade du miroir offre au sujet les moyens de répondre à la béance qui le frappe. Cette réponse s’effectue en deux temps. Dans un premier temps, l’objectivation est soutenue imaginairement grâce à l’image du corps à laquelle le sujet s’identifie ; l’image vient ici encadrer le champ de co-naissance qu’a le sujet de lui-même (nous retrouvons les assises du Moi et du fantasme). Dans un deuxièmement temps, l’objectivation va s’appuyer sur la « fonction du Je » ; l’illusion du miroir va ainsi donner accès à une identification symbolique. Cette identification au « Je » signe le déclin du stade du miroir : plus besoin du support spéculaire pour s’objectiver et ainsi se compter un parmi les autres.

Une formule de Lacan, qui traverse son enseignement, peut résumer l’enjeu du stade du miroir : se servir de l’appui de l’autre (l’autre comme support spéculaire) à condition de s’en passer par l’assomption du Je.

Par ce procès d’objectivation qui permet maintenant au sujet de prendre position dans l’ordre symbolique, quatre lieux peuvent entrés en fonction afin que la parole du sujet puisse porter à conséquence. Ces quatre lieux – le sujet, le moi, l’autre et l’Autre – sont posés par Lacan comme les conditions nécessaires et suffisantes à la relation intersubjective. Le schéma L interroge l’articulation entre ces quatre lieux.

Le schéma L présente la topologie de l’intersubjectivité, un terme qu’utilise Lacan lors des premières années de son séminaire pour rendre compte de la structure du lien social ou encore, de la communication humaine – une communication qui prend en compte l’essence de la parole. L’expérience analytique nous enseigne que la parole, bien avant de transmettre des informations par le canal de la voix, fonde la position du sujet en tant qu’elle questionne son rapport à la vérité. La communication humaine est donc bien autre chose qu’un émetteur qui reçoit du récepteur un accusé de réception : message reçu 5/5.

émetteur                 récepteur

Notre position subjective se fonde de notre parole, adressée à l’Autre, qui nous revient de manière inversée sous la forme d’une parole inconsciente. Le déploiement de la parole d’un sujet parvenant à s’objectiver (cf. stade du miroir) opère un double dédoublement : entre le sujet et le moi ; entre l’autre et l’Autre. C’est ce dédoublement qui fait que lorsque l’on parle, on en dit beaucoup plus que ce que la parole transmet en terme d’informations. sujet

moi
Autre
autre

Le schéma L inscrit les conditions minimales pour qu’il y ait de la parole adressée, la parole étant l’agent de subjectivation par excellence de l’Homme.

Lorsqu’il introduit le schéma L dans son séminaire (séminaire II, séance du 25 mai 1955), Lacan interroge le rapport qu’entretiennent parole et langage – l’un n’est pas l’autre, mais l’un n’est pas concevable sans l’autre. Lacan pose alors cette question : « Pourquoi les planètes ne parlent pas ? ». L’Homme a très longtemps fait parler les planètes. En tant que symboles naturels, on lui prêtait une quasi existence subjective. Quand se sont-elles tues ? Lorsqu’un langage universel est venu définir leur mouvement, et cela, simplement à l’aide d’une syntaxe constituée de trois lettres : la formule newtonienne de la gravitation. Le langage qui fait taire la chose nommée, c’est ce que Lacan appelle le « mur du langage ».

C’est à partir de l’ordre défini par le mur du langage que l’imaginaire prend sa fausse réalité, qui est tout de même une réalité vérifiée. Le moi tel que nous l’entendons, l’autre, le semblable, tous ces imaginaires sont des objets. […] Des objets parce qu’ils sont nommés comme tels dans un système organisé, qui est celui du mur du langage. Quand le sujet parle avec ses semblables, il parle dans le langage commun, […] il a affaire à un certain nombre de personnages, a’, a’’. […] Cela dit, il ne faut pas omettre notre supposition de base, à nous analystes – nous croyons qu’il y a d’autres sujets que nous, qu’il y a des rapports authentiquement intersubjectifs. Nous n’aurions aucune raison de le penser si nous n’avions pas le témoignage de ce qui caractérise l’intersubjectivité, à savoir que le sujet peut nous mentir. […] Nous nous adressons de fait à des A1, A2, qui sont ce que nous ne connaissons pas, de véritables Autres, de vrais sujets. Ils sont de l’autre côté du mur du langage, là où en principe je ne les atteins jamais. Fondamentalement, ce sont eux que je vise chaque fois que je prononce une vraie parole, mais j’atteins toujours a’, a’’, par réflexion. […] Le sujet est séparé des Autres, les vrais, par le mur du langage. Si la parole se fonde dans l’existence de l’Autre, le vrai, le langage est fait pour nous renvoyer à l’autre objectivé […] Quand nous nous servons du langage, notre relation avec l’autre joue tout le temps dans cette ambiguïté. Autrement dit, le langage est aussi bien fait pour nous fonder dans l’Autre que pour nous empêcher radicalement de la comprendre. Et c’est bien de cela qu’il s’agit dans l’expérience analytique. (Lacan, Séminaire II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, p. 285-6)

Par sa dimension universalisante, le langage objective là où la parole, en tant qu’elle relève du particulier, subjective. Néanmoins, la parole ne peut pas se déployer sans l’appui du langage. Plus le langage est universel, moins la parole a de portée (ce à quoi nous assistons sans cesse en cette ère de la communication) ; moins le langage est universel pour un sujet, plus la parole conforte son narcissisme (à l’extrême, la parole autiste pourrait être entendue comme un refus du discours de la science).

Tout sujet fait face à cette tâche de nouer parole et langage, autrement dit de se servir du langage (cf. aliénation) à condition de s’en passer (cf. séparation) par l’acte de sa parole. N’est-ce pas ce vers quoi tend le maniement du transfert.

Le grand drame du névrosé moderne c’est de croire que le Moi par lequel il s’objective est une planète, voué, par la nomination de l’Autre, à se taire. Mais le sujet, parlant, résiste au silence par le symptôme (par exemple, la parole symptomatique de l’adolescent devant le langage adulte). D’ailleurs, ne retrouvons-nous pas dans le champ de la névrose, là où le sujet s’évertue à faire exister l’Autre, deux manières d’interroger le rapport entre la parole et le langage.

- L’hystérique qui pointe, par son symptôme, l’impuissance du langage à reconnaître sa parole ; position qui produit néanmoins du savoir chez l’Autre.
- L’obsessionnel qui annule la parole de l’autre en tant qu’elle n’est pas conforme à l’ordre du langage commandé par l’Autre, figure du maître.

Comment lire le schéma L ? Nous retrouvons quatre lieux, à l’intérieur desquels différents éléments historiques peuvent se retrouver, et différentes articulations entres ces lieux – les vecteurs du schéma.

En haut à gauche nous retrouvons le sujet, que Lacan note S, jouant de l’équivoque avec le terme allemand traduit en français par le Ça, Es. Il s’agit ici, dit Lacan, du sujet dans son ouverture, soit le sujet en tant qu’il ne sait pas ce qu’il dit. C’est le lieu d’où nous sommes sujets à la béance, à la division, et par conséquent, d’où s’origine la parole.

Devant la béance frappant le sujet, le stade du miroir a mis en relief une modalité de réponse relevant de l’imaginaire, ce que nous retrouvons sur le schéma avec l’axe a – a’. Le moi, point d’objectivation imaginaire du sujet, est ce lieu d’où le sujet se voit grâce au support réflexif de l’autre. Ainsi, le rapport qu’a le sujet avec lui-même passe par l’autre ; de la même manière que le rapport qu’il a avec les autres passe par son moi – en fait, la flèche entre a et a’ devrait aller dans les deux sens.

Quant à l’Autre, il symbolise d’une part l’ensemble des « Autres vrais sujets » (terme que Lacan laissera tomber un peu plus tard), mais aussi et surtout un lieu se situant au-delà de l’autre et au-delà du mur du langage. La structure de la parole implique ce lieu, vide, par lequel peut résonner la parole au-delà de son objectivation. Une parole qui a un double sens, pointe ce lieu. C’est ce lieu vide qui inverse le message que le sujet s’adresse et qui lui revient sous la forme d’une « parole inconsciente » (cf. vecteur A ® S du schéma). Il y a donc une distinction – cruciale en ce qui trait au maniement du transfert – à faire entre l’Autre en tant que lieu dans la structure et l’Autre identifié par le sujet par telle ou telle figure de son histoire.

Malgré que toute parole nous revienne de l’Autre, pas toute parole atteint ce lieu de l’Autre, autrement dit, toute parole n’a pas un effet de subjectivation. Il y a, pour reprendre les termes de Lacan à cette époque, des paroles pleines, vraies, qui subjectivent et des paroles vide, qui ronronnent. C’est ce qu’indiquent les deux vecteurs partant de l’Autre.

- A —S : Trajet de la parole du sujet qui franchit le mur du langage (je reviendrai plus loin sur les conditions de ce franchissement), qui lui revient sous forme de message inversé – sous la forme, par exemple, d’une interprétation. L’inversion étant indiquée pas la ligne qui devient pointillée après avoir rencontrée l’axe imaginaire. Les pointillés soulignent l’impossibilité, pour le sujet, d’avoir un accès direct avec l’Autre.
- A — a : Trajet de la parole du discours courant, de la parole vide. C’est la parole dont la dimension de vérité n’est pas prise en compte par le sujet. La parole, ici, se bute au mur du langage, elle est objectivée par le langage. Le moi reçoit de l’Autre ce qui est partageable avec l’autre.

Tel le mur du son, le « mur du langage » peut être franchi, à condition de se servir du mur du langage sans l’objectiver. Se servir du mur du langage sans l’objectiver est une opération qui revient à l’analyste – au maniement du transfert – en fonction de la place d’où il répond. Le maniement du transfert implique de répondre au sujet de là où il cherche, en tant que sujet parlant divisé, à se faire entendre. Il cherche à se faire entendre de l’Autre, du lieu au-delà du mur du langage.

L’analyse vise ainsi le franchissement du mur du langage, soit à ce que de la parole « vraie » (faisant entendre la vérité de la division du sujet) advienne, modifiant ainsi la position subjective du sujet ?

Si on forme des analystes, c’est pour qu’il y ait des sujets tels que chez eux le moi soit absent. C’est l’idéal de l’analyse, qui, bien entendu, reste virtuel. Il n’y a jamais de sujet sans moi. […] L’analyse doit viser au passage d’une vraie parole, qui joigne le sujet à un autre sujet, de l’autre côté du mur du langage. C’est la relation du sujet à un Autre sujet véritable, à l’Autre qui donne la réponse qu’on attend pas, qui définit le point terminal de l’analyse. Pendant tout le temps de l’analyse […] ce qui se passe se passe entre le moi du sujet – c’est toujours le moi du sujet qui parle, en apparence – et les autres. Tout le progrès de l’analyse, c’est ce déplacement progressif de cette relation, que le sujet à tout instant peut saisir, au-delà du mur du langage, comme étant le transfert, qui est de lui et où il ne se reconnaît pas. […] Il s’agit que le sujet découvre progressivement à quel Autre il s’adresse véritablement, quoique ne le sachant pas, et qu’il assume progressivement les relations de transfert à la place où il est, et où il ne savait pas d’abord qu’il était. (Lacan, Séminaire II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, p. 287-8)

Le schéma L nous offre un support à penser les différentes positions que peuvent occuper les différents personnages de l’histoire de l’analysant, incluant bien sûr l’analyste. Nous pouvons simplifier le schéma en indiquant aux quatre lieux l’enjeu ou la fonction qui s’y retrouve. Voici, une manière de le présenter. Question

Point d’appui à la question.

Par qui ?

À qui ?

D’où la question est-elle posée ?

Au départ, nous retrouvons la question qui travaille le sujet – ce qui le travaille, c’est ce qui le divise. La question tourne donc autour de ce qui résiste à l’ordre signifiant (sexe, procréation, mort…). Afin de déployer sa question et produire une réponse – c’est le travail de l’analyse –, le sujet a besoin d’un lieu d’où poser sa question (le moi) ; un point d’appui lui permettant de la poser (l’autre, soit le support de ses identifications imaginaires) ; sans oublier le lieu d’adresse de cette question (l’Autre).

Le support de ce schéma simplifié offre ainsi des repères de lecture. Nous pourrions relire certains cas de Freud. Prenons, par exemple, Dora et l’homme aux rats.

Dora (Hystérie)

Qu’est-ce qu’être une femme ?

Qu’est-ce que mon père, impuissant, aime chez Mme K aime.

M. K.

Symptôme

Père

Amour pour le père

Dora, qui fait l’homme en s’identifiant à M. K.

 

Déjà, avec ce schéma, nous pouvons situer l’erreur de Freud (qu’il repère lui-même plus tard) : situer M. K. comme objet d’amour plutôt que support identificatoire.

Homme aux rats (Obsessionnel)

La réponse de l’analyste, impliquée dans le transfert, induit chez l’analysant une interrogation de la fonction du grand Autre, en écartant (et non en rabattant) le plus possible l’autre de l’Autre. C’est dans cet espace que peut résonner la parole du sujet et ainsi franchir le mur du langage.

 

Séance du 7 mars 2002

« Si étonnant que cela puisse paraître, je dirai que la psychanalyse, soit ce qu’un procédé ouvre comme champ à l’expérience, c’est la réalité. » (Lacan, « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité ». in Autres écrits)

Lorsque l’on parcourt la littérature psychanalytique sur la question du transfert, un thème revient régulièrement : la réalité, et pour des raisons, souvent, très variées ! Cela pourrait surprendre compte tenu des critiques qui sont fréquemment adressées à la psychanalyse. « Moi, j’ai affaire avec les choses concrètes de la vie, avec la réalité », peut-on entendre de l’intervenant social. Ou le systémicien qui considère que la psychanalyse ne tient pas suffisamment compte de la réalité sociale ; le psychiatre, que la psychanalyse rejette la réalité biologique…

La réalité est pourtant le champ de la clinique psychanalytique.

Mais qu’entend-on par réalité ? Celle-ci est souvent située par une opposition : réalité psychique / matérielle ; réalité objective / subjective ; réalité intérieure / extérieure ; réalité individuelle / collective… La réalité, est-ce le réel (au sens commun du terme), le vrai, la raison… ? Est-ce ce que la Loi autorise ? Est-ce une fiction, une croyance imposée du lieu incarnant le pouvoir (détenteur du savoir, contrôlant l’information…) ? La réalité est-elle un délire ? La réalité, au sens analytique du terme, touche à plusieurs de ces traits, sans se réduire à l’un d’entre eux.

Fondamentalement, la réalité est un montage, un montage à l’intérieur duquel on retrouve des fonctions invariantes (le schéma R présente ces fonctions et leurs rapports) et des matériaux historiques (la particularité d’un environnement familiale, par exemple). Déjà, ici, la psychanalyse renverse la conception commune de la réalité : la réalité est quelque chose qui se construit et non quelque chose de déjà là, par rapport à quoi il faut s’adapter.

Chez Freud, la négation est la condition de la construction de la réalité. LA réalité (au sens d’une réalité totale, recouvrant le réel) est une fiction (fantasme ?) nécessaire à penser notre rapport à la réalité. Chez Freud, il n’y a de réalité que de rapport à la réalité. Ce rapport à la réalité procède d’une négation. Tout sujet fait face à une perte d’un « fragment de la réalité ». Cette négation prend différentes formes tout au long de l’œuvre de Freud : comme processus de défense (époque de sa correspondance avec Fliess) ; comme désinvestissement libidinal (époque du dialogue avec Jung) ; puis comme modalité de symbolisation, après sa deuxième topique. Cette dernière fonde d’ailleurs la clinique différentielle freudienne : le psychotique rejetant un fragment de la réalité, puis le reconstruisant de manière délirante ; le névrosé « ne voulant rien savoir » d’un fragment de la réalité, puis le substituant par le biais du symptôme ; le pervers déniant un fragment de la réalité, puis essayant de le symboliser, par un fétiche, par exemple.

Nous pourrions aussi dire qu’il n’y a pas de perte de fragment de la réalité, sinon imaginaire, mais plutôt différentes modalités de production de l’objet (perdu). Et qu’il s’agit d’un montage pulsionnel prenant appui sur des opérateurs de négation (rejet, refoulement, démenti) inhérentes à la construction de la réalité.

Alors, qu’est-ce que la réalité ?

C’est ce que le sujet édifie (et pas n’importe comment, cf. les fonctions invariantes) de la rencontre du manque qui le divise. Le sujet est ainsi l’auteur de la réalité dans laquelle il est plongé, même si des éléments de cette réalité lui sont extérieurs – et il en est même responsable. Cette construction commence, nous l’avons abordée la dernière fois, avec le narcissisme (stade du miroir).

Pour le dire autrement, la réalité est une construction qui fait lien social.

En quoi la réalité concerne-t-elle le transfert ?

De manière générale, il est possible, à travers la littérature psychanalytique, de diviser en deux les orientations sur cette question.

- Le transfert comme scène où est amplifié le conflit avec la réalité. Le transfert est ici considéré comme lieu de reproduction d’un conflit passé. L’interprétation du transfert vise donc à réparer une distorsion avec la réalité – inventer une meilleure façon (que la névrose) de faire avec les exigences et les contraintes de la réalité. Cette orientation peut facilement avoir pour visée l’adaptation du moi.

- Le transfert comme espace où est mis en relief la structure de la réalité. De ce travail s’impose rapidement la question du rapport qu’entretiennent réalité et fantasme. C’est moins, ici, le conflit que la rupture de la trame de la réalité qui, éventuellement, conduit quelqu’un vers la cure analytique.

Cette trame, construite par le sujet, devient le filtre par lequel il perçoit le monde et s’y positionne ; filtre qui se retrouve, inévitablement, dans le transfert. Cette trame, de la réalité, est aussi intimement liée au fantasme, même s’ils ne se recouvrent pas. Une question nous retiendra : comment l’espace du transfert favorise-t-il la mise en question du rapport entre la réalité et le fantasme ? Mais avant de s’y pencher, et pour mieux y répondre, abordons le schéma R.

* *

Classiquement, l’Œdipe est présenté comme la triangulation entre l’Enfant, la Mère et la Père.

Le complexe d’Œdipe, comme le rappelle Lacan dans les séances de janvier ’58 de son séminaire Les formations de l’inconscient, a essentiellement une fonction de normalisation s’exerçant dans trois sphères principalement :

- La moralité, ou le rapport à la Loi. Dans la théorie analytique, le surmoi est l’héritier du déclin de l’Œdipe sur cette question du rapport à la Loi.

- L’identité sexuelle et l’orientation du désir. Ici, c’est le concept de l’idéal du moi qui est mis en cause.

- Finalement, l’Œdipe normalise le rapport à la réalité (cf. la clinique différentielle freudienne).

Cette triangulation oedipienne, pour être symbolisée, nécessite un appui imaginaire. D’un point de vue de l’enfant, il s’agit d’un rapport entre moi et l’autre, ou, d’un point de vue extérieur, d’un rapport entre l’Enfant et la Mère. Il s’agit ici de l’axe imaginaire du schéma L.

Contrairement à l’idée répandue, il n’existe pas de relation fusionnelle entre un enfant et sa mère. Un tiers objet est toujours présent dans cette dyade imaginaire : l’objet phallique (j), qui est le nom que donne Lacan au manque en jeu entre la mère et l’enfant. L’investissement que porte la mère envers son enfant (qu’il soit positif ou négatif), son désir, traduit le manque de la mère. L’enfant, en totale dépendance, est en position d’objet comblant le manque de la mère ; ainsi désire-t-il le désir de la mère.

Nous nous retrouvons avec deux triangles, un imaginaire, l’autre symbolique.

Comment ces deux triangles vont-ils se nouer ? Comment le manque en jeu entre la mère et l’enfant va-t-il être symbolisé par l’enfant ? Autrement dit, comment l’objet phallique s’élève-t-il au rang de signifiant du phallus.

Devant l’alternance de la présence et de l’absence de la mère, l’enfant doit faire l’expérience qu’Autre chose se profile derrière l’objet phallique – encore faut-il que ce lieu soit investi par la mère et repérable dans le discours de la mère. Autrement dit, l’enfant doit faire l’expérience qu’il n’est pas tout pour la mère, que son désir à elle se porte aussi ailleurs que sur lui, l’enfant.

Ces deux triangles tiendront par la trame qui se construira entre leur base. Toutefois, deux fonctions, extérieures au cadre de cette trame, devront intervenir afin de nouer ces deux triangles et la trame. Il s’agit du sujet (auteur de la réalité, avons-nous dit), situé au lieu du manque et de la fonction paternelle, située au lieu de grand Autre. Cet axe est, en quelque sorte, l’étau de la réalité, ce qui la fait tenir. Cet axe était nommé « inconscient » dans la schéma L.

La mise en place de cet étau, soit de la métaphore paternelle, conditionne le dédoublement de l’axe M – E, ainsi que le double mouvement qui ferme l’espace du cadre de la réalité.

L’identification s’avère l’opérateur venant fermer le cadre de la réalité. Son mouvement s’opère en deux lieux – que j’ai nommé par les lettres A et B.

En A, se tisse ce que le sujet construit des allées et venues de la mère. Malgré qu’elle soit ailleurs, le sujet peut la rendre imaginairement présente [i(a)]. Rappelons que cette construction, qui répond à l’alternance présence/absence d’un objet investi libidinalement par le sujet, conditionne l’entrée dans la monde de la symbolisation. Par ce travail se construit l’objet pulsionnel, l’objet par lequel le sujet traite son rapport à la jouissance. La mère [M] désigne, sur le schéma, le signifiant représentant l’objet primordial, central à tout montage pulsionnel.

L’identification imaginaire, ou encore l’identification à l’objet phallique, est donc fondamentale dans tout ce qui touche, dans la réalité, au rapport au corps et à la perception des objets. Tout ce qu’un sujet perçoit est traduit par cette construction – nous pourrions même dire qu’il n’y a de perception que de cette construction.

En B, l’enfant cesse d’être un bouchon phallique, cesse de s’imaginer n’être que ce qui incarne ce dont l’Autre manque. C’est le début de la subjectivation du positionnement du sujet face à l’Autre. Du lieu où le sujet s’objective, le moi [m], le sujet peut se positionner en s’identifiant à des signifiants circulant autour de lui – des signifiants circulant dans sa famille, par exemple, entre le père et la mère. Ces signifiants choisis par le sujet – signifiants de l’idéal du moi [I] – orienteront ainsi ses valeurs et son positionnement dans la réalité : comme être sexué et désirant, comme amoureux, comme travailleur, comme croyant… Ces signifiants offrent au sujet un repérage face à la jouissance, mais aussi – c’est la nature même du signifiant – en interdit l’accès direct.

Avec la fermeture de A et B, se nouent les triangles imaginaire et symbolique et se trame le cadre de la réalité qui se retrouve entre ces deux triangles. Nous retrouvons maintenant le schéma R que Lacan construit dans son séminaire Les formations de l’inconscient et qu’il présente dans son texte « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (Écrits, p. 553).

Quelques commentaires encore sur ce schéma.

Il est important de distinguer les éléments de la réalité, qui se retrouvent aux quatre pôles de la bande de la réalité, des deux fonctions qui se retrouvent hors réalité mais qui en permettent sa construction. Cette distinction nous aidera à mieux repérer ce qui est en jeu dans le transfert.

À l’intérieur du cadre de la réalité, Lacan inscrit les lettres a et a’. Elles indiquent l’extrémité des deux mouvements identificatoire. L’objet primordial [M] n’est qu’une visée de l’identification imaginaire, il n’est jamais atteint par le sujet ; de même pour I, si l’idéal était atteint, il ne serait plus un idéal. L’idéal est un signifiant et non pas un objet (lorsque c’est le cas, ce n’est habituellement pas sans conséquences, la dépression par exemple).

De par la structure du signifiant – qui ne s’auto-signifie pas mais renvoie plutôt à un autre signifiant – la construction de la réalité n’est jamais finie. Il y aurait peut-être un parallèle à faire avec le versant fini et infini d’une analyse ; la mise en place des différents lieux du schéma R peut être finie, mais pas la construction qu’ils permettent. Chacun de ces lieux peut être en rupture pour le sujet – ce que j’ai appelé, plus haut, rupture de la trame de la réalité –, et la raison en est simple : la réalité ne recouvre jamais totalement le réel. Serait-ce cet espace, cet écart entre réalité et réel, qui ferait l’objet d’un maniement dans le transfert ?

* *

Quels rapports transfert et réalité entretiennent-ils ?

Est souvent présente, dans la littérature analytique, l’idée que le transfert soit le lieu où sont mis en scène, où sont projetés, les conflits que l’analysant rencontre dans la réalité. Ces conflits se répèteraient dans le transfert (je mets ici en suspens la question de savoir sur quoi au juste porte la répétition) et n’auraient pas été « résolus » du fait de l’interférence du fantasme. Cette idée peut conduire, parfois, à soutenir un clivage : dans la cure, le fantasme est en jeu ; hors la cure, c’est la réalité qui est en jeu. Ce n’est pas, bien sûr, ainsi divisé.

Se pose alors, voire s’impose, la question des rapports qu’entretiennent fantasme et réalité (sur cette question, Lacan nous offre certaines indications dans la note en bas de page de son texte dans lequel il présente le schéma R, Écrits, p. 553). Puis ensuite, se pose la question de la place que leur articulation occupe dans la transfert.

Afin de traduire un fait sans cesse rencontré dans l’expérience analytique, prenons appui sur la structure d’une bande de moebius et posons que le fantasme et la réalité sont, du point de vue du sujet, en continuité, mais qu’ils sont, localement, séparés – par une action symbolique, par exemple. C’est ce qui se passe lorsqu’il y a trauma pour un sujet (quand réalité et fantasme se croisent) ; lorsque deux identifications se superposent (par exemple, confusion entre être père et être fils, être femme et être mère…) ; lorsqu’un sujet se retrouve sans cesse à la même place dans certaines sphères de sa vie ; etc.

Le travail analytique vise un décollement de ces deux plans, une coupure « bilatèrisant » le rapport entre la réalité et le fantasme (cf. une coupure médiane sur une surface moebienne qui transforme sa surface unilatère en surface bilatère, où recto et verso ne sont plus en continuité) ; ce qui a généralement pour effet une modification du symptôme (une « démorbidification », si je puis dire) et une diminution de l’angoisse.

La démarcation entre réalité et fantasme n’est souvent pas simple à repérer. Fantasme et réalité sont deux modalités de réponse du sujet au manque qu’il rencontre et qui le divise. Là où la construction de la réalité prend appui sur le manque, la construction du fantasme l’occulte. Autrement dit, là où le fantasme met en continuité jouissance et interdit, faisant ainsi tenir une impossible conjonction, la réalité se déploie en réponse à cet impossible. Dans la discours de l’analysant, la présence de paradoxes est habituellement l’indication du fantasme. Prenons un exemple qui n’est pas rare de rencontrer, une femme parlant de son rapport avec les hommes : « je cherche toujours à faire un avec l’homme que j’aime mais lorsque j’ai le sentiment d’y parvenir, j’étouffe, ça m’est insupportable, alors que le jette, puis ça recommence avec un autre. » Faisant conjoindre jouissance et interdit, le fantasme occulte la castration.

Manier le transfert, c’est donc ponctuer le discours de l’analysant là où un repérage des éléments et des fonctions de la réalité peut être entendu par le sujet. Il est entendu quand ce repérage modifie la construction de la réalité. L’analyste se doit toutefois d’attendre le « bon moment » pour ponctuer, car une « mauvaise » ponctuation pourrait plutôt conduire l’analysant vers la mise en acte de son fantasme.

Mais qu’est-ce qu’un « bon » moment pour ponctuer ? C’est ici que l’analyste est mis en question par le transfert. C’est ici qu’il a, préférablement, à repérer son implication dans le transfert, son implication comme support identificatoire, mais aussi comme objet.

 

Séance du 4 avril 2002

Des points cruciaux ont été abordés la dernière fois. Ainsi, le rapport moebien entre la réalité et le fantasme. Puis, l’idée que le trajet d’une cure suivait celui d’une coupure médiane, coupure ayant pour effet la mise en relief des enjeux et des opérateurs de la construction de la réalité et du fantasme.

Depuis quelques séances, nous nous sommes penchés – à travers le stade du miroir et les schémas L et R – sur la structure du rapport à l’Autre, sur les fonctions inhérentes au positionnement du sujet. Inévitablement, le dispositif de la cure analytique met en question ce positionnement. Donc, il y a inévitablement transfert. Donc, l’analyste est impliqué. De quelle manière ? Comme support identificatoire et comme objet ; c’est ce que l’on entend généralement par la « personne de l’analyste » (support identificatoire) et par la « présence de l’analyste » (support de l’objet).

Ces deux pôles, par lesquels l’analyste est mis en question et par lesquels l’analysant est mis au travail, sont liés aux deux opérateurs venant fermer le cadre de la réalité (cf. schéma R) : l’identification et la pulsion. Il n’est pas rare, à lire des textes sur le transfert, que l’un de ces pôles soit privilégié par l’analyste au détriment de l’autre. À mon avis, l’efficace du maniement du transfert – et par conséquent, la voie vers sa sortie – repose sur la mise en question de leur articulation, en tant que celle-ci s’inscrive dans un champ duquel le sujet cherche à se faire entendre. Nous retrouvons donc quatre lieux :

Symptôme

Pulsion Identification

Fantasme / Réalité

- Le lieu des manifestations de la subjectivité. J’y ai inscrit le symptôme, mais nous pourrions y ajouter l’angoisse, le délire, la sublimation…

- Le champ du déploiement de la subjectivité (fantasme, réalité) ;

- Et les deux opérateurs de la subjectivation (identification et pulsion).

Là où, du point de vue du sujet, est interrogé (par le biais des dimensions de la vérité du savoir et de la jouissance) l’articulation de ces quatre lieux, il y a transfert. Et cette articulation est cernée par le mise en question de l’analyste. Ou pour le dire autrement, l’analyste répond en fonction du lieu où il est mis en question.

Notre parcours sur la question du transfert nous mène donc à ce carrefour (ces quatre lieux). Nous allons nous y arrêter brièvement pour éventuellement y revenir l’an prochain.

Prenons tout d’abord le symptôme, qui est sans doute le moyen par excellence pour le sujet de se faire entendre subjectivement. Trois valences peuvent être soulignées.

Son lien avec la pulsion ; pour reprendre la définition de Freud : le symptôme est le substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu du fait du refoulement. Malgré sa mise en forme signifiante, le symptôme a toujours une source pulsionnelle. Le symptôme est la manière dont le sujet traite l’impossibilité du signifiant à signifier le réel. D’où le lien avec le fantasme (autre valence), celui-ci étant une réponse du sujet « bouchant » le manque inhérent à la structure. Le déploiement du symptôme compulsionnel de l’homme aux rats, pour prendre un exemple connu, prend appui sur le fantasme qui fait exister l’Autre et qui occulte le ratage du rapport sexuel (à ce sujet, cf. mon texte « De l’échec de la clinique à la clinique de l’échec »). Troisième valence, l’identification. Un symptôme vient toujours se loger au lieu de la division du sujet, donc s’inscrit dans le rapport à l’Autre. Par exemple, un analysant a d’intenses migraines depuis qu’il est sur le marché du travail, plus particulièrement lorsqu’il a à répondre aux demandes de l’entreprise. Toute demande est par lui entendue comme un commandement. Il lui faut, pour être « professionnel », en donner plus que ce que l’Autre lui demande. « Être professionnel » représente un trait, qui est d’ailleurs fortement investi du père, auquel il s’identifie et dont le symptôme (migraine) se fait l’index.

Quelle est la fonction de la pulsion ?

Comme nous le rappelait le schéma R, la pulsion s’origine du rapport mère-enfant [m – i(a)] dont le manque (j) fait tiers terme. N’est-il pas fréquent d’observer qu’une mise à l’épreuve du moi est souvent compensé par un travail pulsionnel – par exemple, fumer une cigarette. Même si cela n’est pas toujours évident, le rapport à l’Autre est toujours en jeu dans la pulsion – rapport sous le mode d’une demande à l’Autre, d’une demande de l’Autre, d’une réponse à l’Autre, d’une réponse de l’Autre. D’où le mathème que propose Lacan pour la pulsion : ( à D). C’est par des signifiants liés au rapport à l’Autre que se déploie la pulsion, signifiants cernant un objet. Cet objet est toujours mis en jeu à l’intérieur du rapport à l’Autre, soit du positionnement vis-à-vis de l’Autre qui procède donc d’une identification. Sans l’identification, la pulsion ne se déploie pas, mais c’est aussi l’objet pulsionnel qui donne appui à l’identification.

La pulsion est une mise en question de l’Autre par le biais d’un objet traitant le rapport à la jouissance.

En raison de la structure du signifiant, un reste – l’objet – résiste toujours à son appréhension. Ce qui se traduit par l’impossibilité à saisir totalement son semblable. Ce qui fait qu’il n’y a de pulsion que partielle. Par conséquent, le sujet est sans cesse privé d’une jouissance qui le totaliserait, le compléterait. La « présence de l’analyste », s’offre comme support objectale et favorise ainsi, pour l’analysant, la mise en question de son rapport à l’Autre, autrement dit questionne son rapport à la jouissance.

Définir ainsi la fonction de la pulsion permet de répondre à une question qui circulait sur Internet, il y a quelques temps, dans un groupe de discussion. « La présence physique de l’analyste est-elle nécessaire pour faire une analyse ? » Sa présence se réduit-elle à incarner le lieu d’une supposition de savoir ? Non, l’écriture pourrait suffire – l’Autre, par exemple le lecteur supposé, supporte ce savoir. Sa présence se réduit-elle plutôt à scander la parole de l’analysant ? Non plus, le téléphone ou la chat (clavardage) pourrait suffire. Fondamentalement, la présence de l’analyste actualise l’incidence de la pulsion dans le discours de l’analysant. Autrement dit, par sa présence, l’analyste offre son corps pour que l’analysant mette en question son rapport à l’Autre. C’est pour cette raison que l’analyste est inclus dans le symptôme de son analysant.

Il semble bien qu’un sujet ne puisse pas se passer d’identification. Pourquoi s’identifier ? Pour se positionner face à l’Autre, donc pour construire son rapport à la réalité. Mais aussi pour se faire aimer et ainsi croire pouvoir récupérer ce dont la parole nous dépossède (jouissance perdue).

Comme toute parole recèle un savoir, la part de savoir qui échappe au sujet (cf. la structure du signifiant) est supposé au lieu d’adresse de cette parole. La personne qui soutient ce lieu (cf. ce que Lacan appelle le « semblant ») est donc affectée d’une identification liée à ce savoir insu. Voici, rapidement situé, la place qu’occupent l’identification, l’amour et le savoir dans le transfert. Nous aurons bien sûr à y revenir.

* *

Ces différents concepts (symptôme, pulsion, identification, fantasme, réalité) cherchent à rendre compte de deux abords de la subjectivité :

- Signifiant

- Jouissance

Sur le plan de la théorie, il est possible d’aborder séparément le champ du signifiant et celui de la jouissance – chez Freud cette séparation peut se retrouver à travers la distinction entre la 1ère et 2e topique ; de même chez Lacan où celui-ci, au début de son enseignement, semble accorder un prédominance au symbolique, et dans un second temps, au réel –, mais sur le plan clinique ces deux champs s’entrecroisent sans se superposer. Si le transfert est un si grand « allié » (Freud) à la cure, c’est parce qu’il prend appui sur ces deux champs. Son maniement nécessite donc leur prise en compte, sinon le transfert devient vite un « agent de résistance » (toujours Freud).

La subjectivité, qui se déploie chez un sujet par la mise en question de son rapport à l’Autre – certains opérateurs facilitent cette mise en question, l’identification et la pulsion, par exemple –, se réalise donc dans un espace constitué des champs du signifiant et de la jouissance. Se pose maintenant la question – qui se répercutera dans le transfert – de l’articulation de ces deux champs, de la logique qui les lie. C’est sans doute pour répondre à cette question que Lacan introduit, dans son séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, deux temps logiques régissant le procès du rapport du sujet à l’Autre : l’aliénation et la séparation.

Ce sur quoi nous poursuivrons la prochaine fois.

 

Séance du 16 mai 2002

Tout analysant est travaillé, minimalement, par une question : « Qui suis-je ? ». Le dispositif psychanalytique oriente l’analysant à se définir, à se positionner, vis-à-vis l’Autre. Il parle de ce qu’il pense qu’il est, qu’il n’est pas, qu’il voudrait être. De ce mouvement de pensée, quelque chose manque afin de définir ce qu’il est (ce qu’il pense être). Rencontre-t-il un défaut de sa pensée ou encore un défaut d’être ?

Comment cette question se répercute-t-elle sur le plan de la pratique du maniement du transfert ? Pour répondre à cette question, le commentaire d’un schéma de Lacan – le « quadrangle » qu’il construit dans La logique du fantasme et dans L’acte psychanalytique – nous aidera.

J’ai commencé l’année en posant que la psychanalyse est une pratique de la structure. C’est-à-dire une pratique qui est orientée par le même (traits invariants) qui revient à travers les différentes histoires par lesquelles se repère l’analysant. Plusieurs portes donnent accès à la structure. J’en ai souligné quatre la dernière fois : le symptôme, l’identification, la pulsion et le fantasme. Ces quatre lieux – présents dans toute cure – ont ceci de commun qu’ils mettent en question le sujet en tant qu’y est présente la rencontre du champ de la jouissance avec celui du signifiant. Plus précisément, c’est là où la jonction de ces deux champs est impossible que se loge le sujet. Mais avant d’en arriver à cette position du sujet, soit le lieu d’une disjonction, arrêtons-nous sur la logique qui lie les deux champs qui sont mis en rapport – logique que Lacan cherche à articuler, plus particulièrement durant ses séminaires où il fait référence à la topologie des surfaces, grosso modo, du séminaire IX (L’identification) au séminaire XVI (D’un Autre à l’autre).

La répétition est sans doute le concept principal de cette logique. L’articulation entre le signifiant et la jouissance va se déployer par le biais de la répétition. L’inadéquation du signifiant avec le réel (dont la jouissance est la principale figure) s’avère le moteur de la répétition. Lorsque nous nous référons à la répétition, nous avons toujours affaire à la répétition de signifiants qui cherche à faire entendre (à faire voir…) un ratage à l’horizon duquel se profile la jouissance ou encore une rencontre manquée qui touche au réel en tant que celle-ci revient toujours à la même place (par exemple, la répétition d’une situation d’échec).

Autrement dit, la répétition répète la division du sujet entre jouissance et signifiant. Voilà sans doute pourquoi Lacan fait régulièrement référence au cogito cartésien lorsqu’il aborde la question de la répétition.

Afin de rendre compte de la division du sujet, Lacan prend appui sur le cogito, en y ajoutant une modification qu’autorise l’expérience analytique. Là où Descartes pose une certitude de jonction entre la pensée et l’être (le sujet se réduit à un seul signifiant, le « cogito »), Lacan pose une certitude de disjonction. En raison de l’incomplétude du discours – incomplétude que rencontre l’analysant par le déploiement de sa parole où il fait l’expérience de l’impossibilité du signifiant à s’auto-signifier –, Lacan négativise le cogito : « ou je ne pense pas ou je ne suis pas ».

Cette négation, inhérente et discrète au déploiement de la parole, marque l’entrée dans la structure – le dispositif de la cure analytique ne fait que mettre en relief cette négation. Cette négation traduit (produit ?) le manque nécessaire à la subjectivation. Ainsi, tout sujet est aliéné au manque. Le concept d’aliénation que développe Lacan peut, au plus simple, se réduire à la nécessaire aliénation du sujet au manque. Une fois qu’est reconnue et posée cette nécessité, reste toutefois à prendre la mesure des incidences de l’aliénation. C’est ici que nous retrouvons le cogito.

Qu’est-ce que les champs de la pensée et de l’être ont en commun ? N’est-ce pas deux champs où l’on retrouve les opérateurs de la subjectivation, par exemple, l’identification. Pour que la pensée et l’être soient des champs propices à la subjectivation, il faut, minimalement, un appui identificatoire : un Je. « Je pense », « Je suis », sont des lieux d’inscription subjective à condition toutefois qu’ils soient négativés. Ce qui revient à dire que la subjectivité se déploie en tant que ces deux champs soient troués. Nous verrons, la prochaine fois, à quoi peuvent correspondre un trou dans la pensée et un trou dans l’être. Lacan pose une distinction entre les deux.

Ainsi, du point de vue subjectif, la pensée et l’être tiennent ensemble par leur disjonction, c’est-à-dire qu’un certain type de négation les lie. De plus, le trou de la pensée et celui de l’être ne sont pas du même ordre. Leur distinction s’avérera cruciale dans le maniement du transfert. C’est entre autres ce que l’on peut dégager de la lecture du quadrangle de Lacan. Ce sur quoi nous poursuivrons le mois prochain.

 

Séance du 13 juin 2002

Continuons la lecture du quadrangle qu’élabore Lacan dans La logique du fantasme et L’acte psychanalytique.

Ce schéma interroge les incidences de la division du sujet du point de vue de la disjonction rencontrée entre le champ de la pensée et celui de l’être – qui est une figure de la disjonction entre le signifiant et la jouissance. Cette disjonction procède de la fonction de la négation qui est, en quelque sorte, le point de départ du procès de subjectivation.

Pour rendre compte du rapport de disjonction qu’entretiennent la pensée et l’être, Lacan prend appui sur une négation qu’a introduit le logicien Morgan lorsque celui-ci interrogeait le rapport de conjonction entre deux ensembles.

En (1) nous avons l’intersection des ensembles A et B, en (2) leur réunion. L’ajout de la négation apporte une modification.

Ainsi, la réunion de la négation de A et de la négation de B équivaut à la négation de leur intersection. Dans les deux cas – c’est ce qu’apporte de nouveau la négation – l’espace commun aux deux ensembles demeure vide. Cet ensemble vide représente la nécessité de la disjonction dans le procès de subjectivation. Sa prise en compte s’avère centrale pour le maniement du transfert – ce que nous verrons un peu plus loin.

Lacan substitue les champs de la pensée et de l’être aux ensembles A et B de Morgan. Nous retrouvons ainsi, au départ du quadrangle, en haut à droite, le « cogito lacanien » : Ou je ne pense pas ou je ne suis pas. Formule traduisant, du point de vue du sujet, la disjonction qu’il rencontre d’être plongé dans la structure, autrement dit de baigner dans le langage.

La négation marque la position du sujet (indication qui est à prendre en considération en ce qui concerne la réponse de l’analyste). Cela veut donc dire que l’on ne peut pas situer le sujet, sinon au lieu d’une disjonction. Trop souvent – c’est un abus de langage – parle-t-on du sujet comme une entité subjective bien localisée : « Le sujet a dit… Le sujet était angoissé… ». Le sujet, ce n’est pas ce qui est identifié à un signifiant (signifiant du symptôme, signifiant qui le situe généalogiquement…). Le sujet, ce n’est pas non plus la jouissance. Il se loge plutôt au lieu du ratage et non là où il y a expression d’une jouissance ou d’une douleur. Le sujet, ce n’est pas le Je qui se désigne pensant, ni le Je qui est. Le sujet ne se loge qu’au lieu d’une disjonction. Il y a disjonction là où une complétude est ratée :

- L’impossible de la pensée à traduire le réel (« Je ne pense pas ») ;

- L’impossible à fonder l’unité de l’identité (« Je ne suis pas »).

Revenons au quadrangle. D’être baigné dans le langage porte à conséquences : être aliéné au manque (« Je ne pense pas ») ; rencontrer la vérité de ce qui se perd d’être assujetti à la structure (« Je ne suis pas »).

Ensuite, Lacan interroge l’écornure que l’on retrouve dans chacun des deux champs : « Je ne pense pas » et « Je ne suis pas ». Ce qui pourrait ainsi se traduire : ou je ne pense pas (surgissement d’une jouissance sans Je), ou je ne suis pas (surgissement d’une pensée sans Je).

Le « Je ne pense pas » situe un trou dans la pensée : un manque. La pensée soutenue par un Je rencontre inévitablement une limite (cf. aliénation). Au lieu de ce manque surgit l’être sous la forme d’un « pas-je ». « Pas-je » que Lacan associe au Es freudien, soit le Ça de sa seconde topique. Autrement dit, là où la pensée rencontre une limite, un objet pulsionnel fait irruption. Ce qui peut ainsi se traduire sur le plan du transfert : quand le Je de la pensée de l’analysant rencontre une limite, l’analyste est impliqué à titre d’objet pulsionnel venant boucher le trou dans la pensée. Le transfert fait ici obstacle à la tâche analysante, mais il peut aussi être propice à mettre en cause la fantasme du fait que l’analyste y soit inclus de s’offrir comme support de l’objet.

Le « Je ne suis pas » situe un trou dans l’être : une perte. « La vérité de l’aliénation ne se montre que dans la partie perdue qui n’est autre que le "Je ne suis pas" ». (Lacan, séance du 11 janvier 1967). La découverte freudienne a mis en relief que ce trou dans l’être ne se manifeste pas mieux que par l’inconscient. Là où il est question de cette perte, une pensée où le Je est refoulé surgit : pensée inconsciente. Et cette perte est essentiellement mis en question lorsqu’est interrogé le rapport à l’Autre, à l’Autre sexe plus précisément. Ainsi, ce qui fait limite au « Je suis », à un Je qui auto-représenterait l’être du sujet, c’est l’inadéquation de la pensée à la réalité du sexe. La limite de l’être pose, pour le sujet, la question de son identification sexuelle. Le trou dans l’être fait apparaître l’enjeu de la perte (phallique) faisant obstacle au rapport sexuel : ce que Lacan désigne par -j.

Lacan arrive à placer sur son quadrangle les deux topiques freudiennes :

- Inconscient (1ère topique) : l’être qui est mordu d’un « Je pense » qui n’est pas Je ;

- Ça (2e topique) : la pensée qui est mordue par un « désêtre ». Ce qui pose le Ça freudien, soit la pulsion, non pas comme ce qui serait de l’ordre du mauvais instinct qui sommeille en nous, mais plutôt ce qui répond au manque dans la pensée.

De ces quelques commentaires du schéma de Lacan se dégagent certaines indications quant à l’orientation de la cure. Entre autres, l’idée que le maniement du transfert suive le trajet de l’accomplissement d’une coupure séparant le recouvrement de deux trous : le manque dans la pensée et la perte d’être (cf. au bas à gauche du schéma). Cette coupure entre manque (cf. pulsion) et perte (cf. identification) produit un espace de création (dans le séminaire L’acte psychanalytique, Lacan place la sublimation à ce coin du schéma) dans lequel un réaménagement des signifiants desquels s’ordonne le désir est possible pour le sujet. Que la cure s’y rende ou non, le maniement du transfert vise l’accomplissement de cette coupure qui coïncide avec la sortie du transfert (destitution du sujet supposé savoir qui se faisait bouchon des trous de l’être et de la pensée).

Le transfert implique donc doublement l’analyste. Il est impliqué à titre objectal, c’est ce à quoi Lacan fait référence dans le Séminaire XI par « la présence de l’analyste », ou encore, plus loin (L’envers de la psychanalyse), lorsqu’il situe l’objet a en place d’agent du discours analytique. Il est aussi impliqué comme support identificatoire, comme ce qui vient voiler la béance du rapport sexuel – ici, il est question de la fonction du sujet supposé savoir, mais aussi, du « semblant » que soutient l’analyste.

L’analyste doit savoir qu’il y a un trou dans la pensée et dans l’être. Il doit savoir qu’il y est impliqué. Mais surtout, il ne doit pas oublier qu’il n’est pas le complément d’être de son analysant (en s’identifier à l’Autre du transfert) et qu’il n’a pas à offrir ce qui lui manque. C’est à cette condition que l’analyste offre à son analysant une véritable mise en question de sa position de sujet et de la responsabilité qui y est inhérente.