Une rencontre avec le réel
Susanne Hommel

Le nécessaire, l’impossible, le contingent, le possible : ce sont ces quatre concepts, au moyen desquels Lacan structure l’expérience analytique, qui me guideront dans l’exposé de ce cas[i]. Rappelons : le nécessaire est ce qui ne cesse pas de s’écrire, le contingent, ce qui cesse de ne pas s’écrire, l’impossible, ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, et le possible, ce qui cesse de s’écrire.[ii]

Cette analysante a fait son analyse en langue allemande. Elle est juive. Ses parents vivent toujours en Allemagne. Venue à Paris en 1975, elle a commencé tout de suite son analyse – uniquement en allemand, c’est-à-dire qu’elle n’y a pas prononcé un mot de français, tout en vivant en France. Que s’est-il passé dans le transfert pour que cette exclusion d’une langue soit nécessaire pour elle ?

Les six premières années de son analyse ne furent qu’une plainte : je suis dépendante, victime, objet des hommes. Retenons ces signifiants.

Nous nous sommes heurtées à un “ je ne veux rien en savoir ”. Au réveil d’un coma qui a failli lui coûter la vie, et qui est le moment crucial de son analyse, elle me dit : Ich muss etwas wissen, was verboten ist zu wissen, “ je dois savoir quelque chose qu’il est interdit de savoir ”. Et une autre phrase encore : Es gibt Dinge, die man wissen muss, von denen man nicht davonlaufen kann, “ Il y a des choses qu’il faut savoir, d’où on ne peut pas se défiler ”. Ich muss : il faut que je sache, il est nécessaire que je sache quelque chose qu’il est interdit de savoir.

S’entend bien : la “ nécessité ”. Il est nécessaire que je sache quelque chose à quoi je ne peux pas échapper, que je ne peux ni éviter ni contourner. Savoir nécessaire, savoir lié au traumatisme au sens où l’entend Lacan : “ Le traumatisme – qu’est-ce donc si ce n’est cette vie qui se saisit dans une horrible aperception d’elle-même, dans son étrangeté totale, dans sa brutalité opaque comme pur signifiant d’une existence intolérable pour la vie elle-même. Un moment où la vie se projette comme étant parvenue à son terme, c’est-à-dire au point où elle retourne à la mort. ”[iii]

Après six ans d’analyse, cette patiente a eu une hémorragie grave de l’oesophage qui a entraîné un coma de dix jours. C’est à la sortie de ce coma, dont les médecins prévoyaient l’issue fatale, que son histoire a pu se déplier, et qu’un début de symbolisation a été possible, dans le sens d’un : “ ça cesse de ne pas s’écrire ”. C’est donc une contingence qui a produit un : “ tu dois savoir ”. Le coma était accompagné d’un arrêt des règles. Or, à l’âge de treize ans, époque des premières règles, elle avait été affectée d’une jaunisse qui depuis s’est transformée en maladie hépatique chronique. Au cours de son analyse, elle avait parlé de cette maladie, qui nécessitait une surveillance médicale régulière, mais dont la gravité ne lui avait pas été révélée, ni par les médecins, ni par son père, qui était au courant. Le père savait, mais il gardait ce secret pour lui. Quant à la mère, au dire du père, elle n’était pas avertie non plus. C’est en ce point qu’elle reprend à son compte le désir du père que ça ne se sache pas, car ce non-savoir concernant la maladie en redouble un autre : ne rien vouloir savoir du nazisme, ni dans sa réalité historique, ni dans son impact sur sa famille. Son coma, l’impossible, le réel, “ ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire ”, répond à la dénégation du père : l’horreur n’existe pas. Elle se fait “ horreur ” dans son corps.

Avant son coma, elle affirmait que personne de sa famille n’avait pâti des persécutions. Chiffres, dates, fratrie, elle n’évoque tout cela que de la façon la plus vague. Elle ne peut préciser si sa soeur est son aînée de quatre ou sept ans, elle ne veut rien savoir des générations.

Mon hypothèse est qu’elle est venue en analyse pour sauvgarder le secret du père, pour obéir à son “ tu ne dois pas savoir ”. Le coma s’est produit dans le contexte suivant : elle venait de commencer une pratique de psychothérapeute d’enfants. En analyse, elle a parlé, en allemand, de son travail, où elle utilisait le français. Le fait de me parler la langue de son père maintenait le secret, éliminait dans son voeu l’écart entre elle et l’analyste. D’où le choix, sans doute, d’une analyste de langue allemande. Mais bien sûr, ce qu’elle pensait, elle, être la même langue, ne l’était pas. Parler le français avec les enfants en thérapie a constitué un forçage : faire un travail d’analyse dans une Autre langue a précipité le symptôme, d’autant plus que les enfants qu’elle voyait étaient des immigrés, donc victimes, eux aussi. Ajoutons qu’il lui était impossible de lire Freud en allemand – Freud, trop réel. L’interdit portait sur ses textes aussi, il se rattache aux autodafés en Allemagne nazie à partir de 1933. S’interrogeant sur son identité de femme juive, en effet, elle dit : être juif n’est pas normal, c’est être dégénéré. Tout ce qui a été brûlé par les nazis était considéré par eux comme degenerierte Kunst, “ art dégénéré ”. N’oublions pas que autodafé signifie acte de foi, et qu’il s’agissait de rituels.

C’est après ce coma, irruption catastrophique du réel, qu’elle dit : Ich muss atwas wissen, was verboten ist zu wissen. “ Je dois savoir quelque chose qu’il est interdit de savoir. ” Tu dois savoir quelque chose : c’est un commandement surmoïque qui est le renversement du commandement paternel, “ il est défendu de savoir ”. Le coma se révèle comme une mise en demeure adressée au père de délivrer les deux secrets. Ce moment crucial, où elle crache du sang – Blut, va faire émerger le signifiant de sa féminité. Rappelons qu’elle est tombée malade à l’entrée dans la puberté, que les règles se sont arrêtées après le réveil du coma. Elle fait un rêve : ses pieds saignent, rêve dont le récit produit l’association avec le Christ. Elle se rêve donc être le Christ, l’homme qui s’est sacrifié. Le Christ s’est sacrifié pour sauver le monde, il est le carrefour de la religion juive et de la religion chrétienne. Pour qui se sacrifie-t-elle ? Le signifiant sang renvoie au sang pur, à la pureté de la race.

C’est au réveil du coma qu’elle s’autorise à poser les questions lui permettant d’avoir accès au secret du père. Celui-ci répond à son appel, à son sacrifice. Il lui donne les signifiants de sa destinée, ceux qui l’inscrivent dans l’Histoire. Il lui révèle ce qu’il lui avait selon ses propres termes, totgeschwiegen, “ faire taire jusqu’à la mort ”. Il lui dit qu’il avait onze frères et soeurs, et que trois de ses soeurs, donc de ses tantes à elle, sont mortes à Auschwitz. Les autres avaient émigré aux États-Unis. Lui était parti en Afrique du Nord où il avait rencontré sa future femme, mère de la patiente, qui était accompagnée de sa mère, soit sa grand-mère maternelle. Lié à cette grand-mère surgit le signifiant argent, Geld. Geld est proche de geld, jaune, signifiant de la maladie de la patiente, la jaunisse (Gelbsucht). Dans l’allemend qu’elle parle, un allemand émaillé de tournures yiddish, la Gelbsucht, la jaunisse, l’addiction au jaune, glisse facilement vers la Geldsucht, l’addiction à l’argent, la dépendance à l’argent. Elle s’identifie dans son symptôme au discours nazi, les juifs ont une Geldsucht. Le drame de ma patiente et de sa famille réside dans une identification à un discours qui les persécute. Cette dépendance ne cesse de se rappeler à elle, insistante. Dans sa plainte, dans son symptôme, elle est dépendante du silence du père.

Revenons maintenant à certains points de l’histoire familiale : arrêté par la Gestapo, battu, le grand-père maternel meurt de ses blessures, en Belgique de langue française. Langue qui devient cruciale dans l’histoire de cette patiente. Son grand-père s’est laissé arrêter parce que sa femme ne voulait pas quitter l’Allemagne pour ne pas perdre ce qu’elle possédait, sa fortune et sa langue.

C’est donc à partir de la rencontre des parents de ma patiente, en Afrique du Nord, que la grand-mère maternelle prend le sort de la famille en main. Ils vont en Israël, où naît ma patiente dans l’après-guerre. Quand elle a quatre ans, la grand-mère décide de retourner en Allemagne parce que son gendre ne gagne pas assez d’argent en Israël. C’est elle qui veut retrouver ce qu’elle a perdu, avant tout sa langue. Le père de la patiente ouvre une bijouterie, une Juwelengeschäft. Le signifiant “ jaune ”, Geld, Gold, “ or ”, revient, l’objet comme brillance. Notons que le prénom de la patiente y fait également allusion.

À un moment capital pour la structure familiale, la mère veut quitter le père, parce qu’il ne gagne pas assez d’argent. Résultat : il fait fortune. Ce signifiant de l’argent, Geld, revient, après le coma, dans des rêves répétitifs concernant l’Argentine. Signifiant crucial. En effet, le premier mot français que j’ai entendu de sa bouche, c’est Argentine, qui renvoie à Geld-Geldsucht, Gelbsucht. Argentinien, Argentine, est un terme qui est très lié au nazisme. Les juifs ont fui en Argentine, les nazis, protégés par le Pape, aussi.

Je reviens à cette irruption du coma : jusque là l’écran des significations était tel, que l’impact de l’interprétation signifiante ne pouvait être opératoire. Elle saisit d’un coup l’importance de son histoire et du secret maintenu par le père. Sa demande initiale avait été de devenir adulte, autonome, indépendante. Il lui apparaît qu’il n’y a qu’une indépendance, celle qui consiste à se soumettre au signifiant. Le fait de se dégager du corps des significations l’amène à un discours qui l’engage. Elle dit : “ Qu’elle faute dois-je payer ? Pourquoi est-ce moi qui paie si cher ? La destinée me fait trop peur. Ce qui me fait peur, c’est qu’on ne peut rien y changer ”.

Autrement dit, comme le dit Lacan : qu’il n’y ait qu’une carte dans le jeu. C’est la nécessité, ce qui ne peut être changé. Le terme allemand de Hilflosigkeit, générelement traduit par détresse, permet de désigner cet état. Ce qui se disait Ich bin hilflos, Ich brauche Ihre Hilfe, à l’entrée dans l’analyse, est devenu, après le coma : Da gibt es keine Hilfe. Là, il n’y a pas de recours. “ Sans aide ” évoque la demande d’aide, la demande de reconnaissance, adressée aux parents, à l’analyste, nécessairement frappée du signe d’impuissance de l’Autre. “ Sans recours ” : cela renvoie à l’impossibilité, au réel, aux signifiants qui font trou dans le réel, à la symbolisation impossible.

Elle soutient le désir de son père de ne pas vouloir savoir. Le père ne veut pas admettre qu’il a été victime des nazis, et des femmes. C’est pour éviter la castration du père qu’elle inscrit celle-ci dans son propre corps. Cette maladie est une démonstration particulièrement dramatique du “ ce qui n’est pas symbolisé fait retour dans le réel ”. Dans le coma, elle se fait objet de la jouissance de l’Autre, à savoir les nazis et le discours de la science. Le coma constitue un appel aux signifiants. Elle veut savoir ce que son père lui interdit de savoir, mais qu’elle sait à son insu.

J’ai évoqué jusqu’à présent la lignée maternelle. Quelques remarques maintenant sur la lignée paternelle. Ma patiente porte le même prénom que sa grand-mère paternelle morte d’un cancer à New-York. Quand ma patiente avait treize ans – âge de la puberté – son grand-père paternel lui demanda de venir la voir à New-York. Elle s’y rend, accompagnée de son père. Au cours du voyage, ils apprennent la mort du grand-père, et elle tombe malade de la jaunisse. Il faut qu’elle se fasse victime pour renouer avec son histoire : elle incarne le réel. Que lui a transmis le grand-père ? Un secret que le père n’avait pas transmis, un signifiant qu’il n’avait pas repris. Elle se souvient de l’extrême obéissance de ce grand-père à la religion, de sa pratique, de son rituel. De la génération du grand-père à celle du père, le symbolique des pratiques religieuses, comme il est fréquent, a été perdu pour ne laisser qu’un rituel. Notons que le rituel a repris chez les parents une importance considérable depuis le coma.

Après le coma, ma patiente fait des rêves répétitifs : sa mère la regarde, en train d’être violée par un jeune garçon blond aux yeux bleus. Violée donc par un signifiant nazi, sous le regard de sa mère. Ce qui peut s’entendre aussi de cette façon : les nazis, cela regarde les juifs, même s’ils veulent n’en rien savoir, et ça regarde l’analyste.

Ich muss etwas wissen, was verboten ist zu wissen, “ je dois savoir quelque chose qu’il est interdit de savoir ”. Depuis cette rencontre avec la mort violente, impossible à imaginer, elle s’est arrachée à l’illusion de la maîtrise de sa vie individuelle, elle écrit, signifiant par signifiant, la phrase signifiante qui l’inscrit dans un au-delà de sa mort, dans la chaîne symbolique “ qui a fondé le lignage avant que s’y brode l’histoire ”.[iv] Qu’elle ait dû passer par l’horreur pour avoir accès à cet éclair sidérant : je suis prise dans une chaîne symbolique qui me précède. C’est un renversement. Il y en a un autre : son corps, couvert de blessures, d’avoir été objets des médecins, de la science, lui paraît maintenant désirable. Avant, dans son fantasme, seul un corps parfait, sans cicatrice signifiante, pouvait être objet de désir. Nouveau ren-versement. Depuis qu’elle dit son corps blessé, blessé comme celui du grand-père maternel, et désirable, elle se dit aussi sujet désirant, et non plus seulement objet dans le désir de l’Autre. Son corps blessé, marqué, est un corps marqué, frappé par le signifiant. Le signifiant “ frappé à mort ” (Zu Tode geschlagen), tu par le silence (totgeschwiegen), inscrit sur son corps, en fait un corps désirable, désirant : Ich muss etwas wissen, il est nécessaire que je sache. “ Le phallus, tel que l’analyse l’aborde comme le point clé, le point extrême de ce qui s’énonce comme cause du désir, l’expérience analytique cesse de ne pas l’écrire. C’est dans ce cesse de ne pas s’écrire que réside la pointe de ce que j’ai appelé contingence. ”[v]

L’expérience analytique rencontre là son terme. Pour ma patiente, la production du réel, de cet impossible, de ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, de ce qui ne peut en aucun cas s’écrire, constitue une contingence corporelle qui appelle à écrire, à construire des signifiants qui jusque là pouvaient s’écrire.

Ce n’est pas pour autant que tout peut s’écrire, et c’est bien là la castration : renoncer à la dire toute, la vérité. C’est le réel qui frappe l’analysant autant que l’analyste.

Au moment de clore, seule cette citation de Lacan, pour énigmatique qu’elle me soit demeurée, me semble à même de rendre compte du moment crucial de cette cure : “ Facticité réelle, trop réelle, assez réelle, pour que le réel soit plus bégueule à la promouvoir que la langue, c’est ce que rend parlable le terme de : camp de concentration. ”[vi]


[i]Cet exposé sur “ Une rencontre avec le réel ”, est lié à une autre rencontre – celle avec le travail d’Anne-Lise Stern, déportée à Auschwitz, revenue d’Auschwitz analyste.

[ii] Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XX , Encore, (1972-73), Paris, Seuil, 1975, p. 86.

[iii] Id., Les formations de l’inconscient (1957-58), séminaire inédit, 10 juin 1958.

[iv] Ibid.

[v] Id., Le Séminaire, Livre XX, Encore, op. cit., p. 86.

[vi] Id., “ Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École ”, in Scilicet no 1, Paris, Seuil, 1968, p. 14.